Avortement clandestin: Chafik Chraïbi regrette un projet de loi mort-né
14 janvier 2018
Les Marocaines attendent toujours la réforme de l’avortement voulue par Mohammed VI
18 mars 2018

Le jour où je me suis fait avorter…

Strictement encadrée par la loi, interdite par la religion, honnie par la société, l’Interruption volontaire de grossesse (IVG) au Maroc se pratique le plus souvent en secret, dans le cabinet d’un médecin, dans une clinique privée ou à domicile. Tous les jours, 600 à 800 Marocaines se font avorter, au péril de leur vie, et en gardent pour certaines des séquelles psychologiques indélébiles. Amal, 27 ans, célibataire, nous raconte son expérience.

C’est simple, quand on tombe enceinte sans être mariée, on a juste envie de disparaître à mille lieues sous terre. On se sent honteuse, on se sent seule et on a peur de tout… Le regard que porte la société marocaine sur la fille célibataire qui avorte est le même regard qu’elle porte sur elle-même, celui de la culpabilité, du dégoût et du déshonneur. Ces sentiments persistent même après l’avortement. En fait, c’est comme si quelque chose se brisait en vous pour toujours. Une sorte d’insouciance peut-être…

Ta contraception, seule tu assumeras…

S’il existe une certaine hypocrisie et une fermeture d’esprit dans notre société, nous avons aussi une part de responsabilité dans nos malheurs. En effet, on pense à tort que tomber enceinte est un risque marginal quand on a des relations sexuelles hors-mariage, surtout lorsque l’on pense prendre les précautions nécessaires. ‘’ Dans mon couple et tous les couples que je connais, c’est le plus souvent la fille qui assume la charge de la contraception, car beaucoup d’hommes ne veulent pas porter de préservatif quand ils ont une petite amie régulière.  »

Et aussi longtemps que je m’en souvienne, j’ai toujours entendu les femmes de ma famille, des plus âgées aux plus jeunes, parler de la contraception comme d’une “affaire de femmes” (chghel nsa). Or, certaines, comme moi, ne supportent pas les effets secondaires de la pilule ou du stérilet et se contentent de méthodes naturelles comme celle du calendrier. Ou celle du retrait, quand l’homme est suffisamment coopératif ! Tout ça pour dire que la première réaction de mon copain à l’annonce de ma grossesse ne m’a pas du tout étonnée. “Tu devais faire plus attention !”, m’a-t-il asséné. ‘’ Pour moi, il était évident que je devais assumer seule ce fardeau, un prix cher payé pour quelques moments de plaisir… ‘’

L’espoir d’un mauvais rêve.

Le jour où j’ai appris que j’étais enceinte, je suis restée de longues minutes sous le choc, estomaquée. J’ai senti ma tête tourner, le sol se dérober sous mes pieds, une impression de vide soudain, de fin du monde, comme si on venait de m’annoncer la mort d’un proche. J’étais toute chamboulée, submergée par mes émotions. J’ai essayé de reprendre peu à peu mes esprits, espérant que ce soit juste un cauchemar, un mauvais rêve dont j’allais vite me réveiller. Mais le résultat de ce dernier test était formel…

En fait, j’avais décidé de faire une prise sanguine après plusieurs jours de retard de mes règles. Les trois tests de grossesse que j’avais achetés auparavant en pharmacie affichaient tous un résultat négatif mais, ayant un cycle très régulier, ce retard me paraissait suspect. Ayant passé un mois agité, je pensais néanmoins que c’était juste à cause du stress ou d’une carence en vitamines, comme je l’avais lu sur internet.

‘’ J’ai eu une poussée d’acné, mes seins étaient lourds et douloureux, je mangeais bien plus que d’habitude et dormais d’avantage, comme dans les jours qui précèdent mes menstrues. ‘’

Au bout de 15 jours, ne voyant rien venir, je décide finalement de me rendre dans la matinée à un laboratoire d’analyses, histoire de chasser le doute.

Après m’avoir prélevé un peu de sang, on me demande de revenir une heure après pour les résultats. C’était l’heure d’attente la plus stressante de toute ma vie. Au bout de 45 minutes, n’en pouvant plus d’attendre, je retourne au labo. Je donne mon nom à la secrétaire. Elle regarde ma fiche, lève les yeux, me sourit puis me dit: “Félicitations Madame, vous êtes enceinte”. Je ne savais pas quoi lui répondre ni comment me comporter. Sans dire un mot, je suis sortie précipitamment du labo, j’ai dévalé les escaliers et, une grosse boule au ventre, j’ai appelé Yassine, mon copain, pour lui annoncer la nouvelle. Il est resté silencieux pendant quelques secondes qui m’ont paru interminables avant de me répondre : ““Merde ! Je te rappelle, je ne peux pas parler maintenant”.

Internet, l’avortement pour toutes.

Après avoir raccroché, je m’installe dans un petit café non loin du labo, dans un coin à l’abri des regards pour ne pas que l’on voit les larmes qui coulent abondamment derrière mes lunettes de soleil. J’allume une cigarette, et, depuis mon téléphone, je cherche les différentes solutions pour interrompre une grossesse indésirable. ‘’

On trouve tout et n’importe quoi à ce sujet sur internet.

‘’ Des articles très sérieux signés par des médecins, des témoignages déchirants de femmes qui regrettent leur décision, des sites anti-IVG qui affichent des listes alarmantes de toutes les complications qui peuvent survenir pendant ou après l’intervention, des noms de médicaments ou des recettes de grand-mère pour avorter à la maison… Mais je ne me reconnaissais dans aucune de ces histoires. Car ces femmes, qui vivent en France ou ailleurs en Europe, ont avorté dans un cadre légal et médicalement sécure, l’IVG étant autorisée dans leur pays. Tout ce qu’elles risquaient, au pire, c’était quelques séquelles physiques et une dépression.

Je cogite un moment sur les solutions qui se présentent à moi.

‘’ Les recettes de grand-mère sont peu coûteuses mais rarement abouties, parfois même fatales. ‘’ Je pense à mes parents, le désarroi qu’ils ressentiraient s’ils me trouvaient baignant dans mon sang dans ma salle de bain ou chez une faiseuse d’ange. La honte. Hors de question. L’IVG médicamenteuse ? Je crains de subir des complications ou que l’avortement ne soit pas complet. Je réfléchis à une issue rapide et efficace. Une aspiration, voilà ce qu’il me faut…

Affronter seule le néant

Mais comment payer mon opération ? Je serre mon téléphone entre mes mains, elles sont moites, j’ai honte. Je dois surpasser ma gêne et appeler ma meilleure amie, j’ai besoin de son aide, je n’y arriverai jamais seule.

Je la contacte, elle me rejoint aussitôt. Elle essaye d’être compréhensive et gentille, même si ses paroles cachent un petit ton de reproche. Je craque, mes larmes jaillissent de nouveau, je lui confie ma détresse, les doutes qui m’assaillent. Elle me rétorque, imperturbable : “Ce qui est fait est fait, tu dois enlever ça”. Elle me propose de rentrer chez moi, en attendant l’appel de mon copain pour décider de la suite. Je rentre alors à la maison, j’essaye de le contacter par message, mais il ne me répond pas.

Vers 16h, Yassine me rappelle enfin. Je décroche et j’entends, tout de go :

“Amal, t’es sérieuse ? Pourquoi tu n’as pas pris tes précautions ? En plus ça tombe super mal là, je suis vraiment fauché, ça va être chaud !”.

Je fonds en larmes et, entre deux sanglots, je lui explique qu’il doit m’aider, que je suis seule et que je n’ai pas d’argent non plus. On décide finalement de se voir pour en parler calmement. Après une brève discussion, on convient que le plus prudent est d’aller voir un médecin d’abord, afin de déterminer quelle serait la solution la plus raisonnable et la moins onéreuse. Il appelle un ami, dont la copine avait elle aussi avorté, pour lui communiquer le contact du médecin qui a effectué l’intervention. J’appelle aussitôt son cabinet. La secrétaire me donne rendez-vous le lendemain à 9h pour une échographie.

Six semaines de grossesse, une angoisse infinie…

J’arrive le matin avec Yassine qui avait pris sa journée pour être à mes côtés. La secrétaire me demande de remplir un formulaire et profite de l’occasion pour me bombarder de questions : “Tu es enceinte” ? Je réponds un “oui” expéditif. Elle reprend : “Combien de mois ?”. “Je ne sais pas”. Après un court silence, elle revient à la charge : “Tu es mariée ?”. Je lui réponds par la négative en hochant la tête. “Tu veux l’enlever ? D’accord. Fais ton échographie d’abord et on en reparle par la suite”.

Je rentre dans la salle de consultation. Une fois l’échographie achevée, le docteur m’annonce très calmement : “Tu as huit semaines d’aménorrhée et donc six semaines de grossesse”. Je ne comprends pas à quoi correspond cet écart, mais en réalité ça m’est complètement égal, je veux juste qu’il accepte l’intervention et me propose un prix pas trop élevé.

On repart dans son bureau, la secrétaire rentre et c’est comme un spectacle qui démarre subitement, sans lever de rideaux. Elle s’adresse au médecin : “Docteur, elle veut avorter mskina !”.

Il me regarde et lance sur-le-champ : “Ah bon ? Cela te coûtera 3000 dirhams, tu peux repasser demain à 10h. Et ne mange rien, tu dois être à jeun pour l’anesthésie.”

Je sors voir Yassine, je lui annonce le prix et on décide de s’arranger pour obtenir les 3000 Dhs requis. J’emprunte de l’argent, il fait pareil, l’important est que je puisse faire l’opération le lendemain afin d’être délivrée au plus vite.

On arrive à rassembler la totalité du montant. Au petit matin, nous voilà de nouveau au cabinet. Mon copain ne peut pas rester longtemps, il doit rejoindre son travail et ma meilleure amie est en cours. Personne ne sera là pour me consoler à la sortie, ça me file un cafard terrible…

Yassine remet les 3000 Dhs à la secrétaire comme prévu. Elle lui dit d’un air sec : “Il faut rajouter 500 Dhs. Hier avec Docteur X on a convenu qu’étant donné l’état d’avancement de sa grossesse, le prix sera de 3500”. Yassine s’énerve, le ton monte, il menace de les dénoncer à la police. Le médecin appelle la secrétaire, lui demande d’empocher les 3000 dhs et de calmer la situation.

‘’ Ces 500 dirhams qu’on pensait avoir épargnés, je finirai par les payer au prix fort… ‘’

Un réveil violent

Avec un ton agressif, la secrétaire me demande de signer un papier que j’ai essayé de lire rapidement, où il est mentionné de façon résumée : “ Je soussignée, XX, m’être présentée au cabinet du Docteur XX avec une hémorragie due à une fausse couche spontanée, et qu’il intervient pour faire cesser le saignement…”. Cette phrase me marquera à jamais.

‘’ J’avais en fait signé une décharge sur ma vie… ‘’

Je rentre par la suite dans une chambre sombre et isolée du reste du cabinet. Il y a un lit au milieu de la pièce et un appareil médical, sans plus. Le médecin arrive avec un autre homme qui s’avère être le technicien-anesthésiste. Ce dernier m’injecte l’anesthésiant, je distingue son visage et celui du médecin quelques instants encore avant de sombrer. Je ne me rappelle plus de rien… jusqu’à ce que j’ouvre les yeux sur la secrétaire qui me tient par les épaules et me traîne dans le couloir séparant cette chambre d’une autre pièce servant de salle de réveil. J’étais dans un état semi-conscient, je sentais bien que quelque chose d’anormal se passait, qu’il fallait que je réagisse, mais mon corps ne répondait pas.

Je me réveille finalement au bout de quelque temps, encore un peu sonnée, incapable de parler à la secrétaire à propos de son comportement. Je quitte le cabinet vidée et perdue, je hèle le premier taxi que je vois et je rentre chez moi.

J’ai passé le reste de la journée à attendre l’appel de Yassine, que je ne reçois que tard dans la nuit. Il me demande si tout s’est bien passé puis m’annonce qu’il veut “faire un break” car “on a besoin de temps chacun de son côté pour digérer cette épreuve”.

‘’ Je ne lui ai plus jamais reparlé, c’était la fin de notre histoire… ‘’

Devenir maman ? Non merci !

C’était la pire expérience de toute ma vie. Même trois ans après, j’ai encore beaucoup de mal à évoquer cet épisode sans que cela réveille une douleur indicible en moi.

‘’ Cette épreuve m’a appris beaucoup de choses, entre autres à mieux contrôler mes pulsions et à mieux choisir les personnes que je fais entrer dans ma vie.

‘’ Devenir maman était un rêve pour moi comme pour la majorité des femmes, mais notre société est impitoyable envers celles qui veulent enfanter sans mari, comme si une femme n’est jamais entièrement femme sans un homme dans sa vie. Aujourd’hui, je n’ai plus la même envie. ‘’

Peut-être que le fait d’avoir été enceinte, même brièvement, m’a immunisée contre le fameux “instinct de maternité”.

‘’ Je ne nie pas ma responsabilité. Le fait que je puisse donner la vie est déjà une preuve de tout ce que je suis censée assumer en tant que femme. Ce foetus, je l’ai rejeté dès les premiers instants, je ne voulais rien savoir de lui, je ne voulais même pas entendre battre son coeur, je ne voulais pas admettre qu’il était dans mon ventre pendant déjà six semaines. Il n’était rien d’autre qu’un bout de chair, incarnation de mes excès, de mes carences…

De cette expérience, j’ai aussi appris à connaître mes limites. J’ai compris que je devais prendre soin de moi au lieu d’attendre qu’un homme le fasse à ma place. J’ai aussi compris que Yassine, comme beaucoup de Marocains, se prétendait ouvert et respectueux des femmes, alors qu’au fond, ce n’était qu’un mec arriéré, macho et irresponsable. Aujourd’hui, je suis une jeune femme qui s’aime et qui a appris de son passé pour être meilleure…